Un chien sage est-il forcément un chien heureux ?

Et à l’inverse, un chien qui fait des conneries est-il forcément mal élevé ou mal dans sa tête ?

La question peut paraître un peu bête, mais je trouve qu’on tombe de plus en plus facilement dans deux excès.

Il y m a d’un côté l’image du chien parfaitement éduqué : il marche au pied, ne vole rien, ne détruit rien, ne s’éloigne jamais, attend l’autorisation et répond immédiatement à ce qu’on lui demande. Et de l’autre, on voit parfois apparaître l’idée inverse : un chien très sage serait forcément un chien inhibé, tandis qu’un chien qui prend beaucoup d’initiatives, quitte à être franchement pénible, serait nécessairement plus libre et donc plus heureux.

En réalité, aucune de ces deux images ne permet de savoir comment va un chien.

La première chose qu’on oublie peut-être, c’est que les chiens ont tout simplement des personnalités différentes.

Ce n’est pas seulement une impression de propriétaire. La personnalité canine a été étudiée sur des milliers de chiens et plusieurs travaux ont retrouvé des traits relativement stables. Selon les études et la façon dont ils sont mesurés, on retrouve notamment la sociabilité, le caractère joueur, la curiosité et la peur, l’énergie, la persévérance, la propension à poursuivre ou encore la capacité à rester concentré pendant un apprentissage.

En clair, il existe réellement des chiens naturellement plus sociables que d’autres, plus prudents, plus explorateurs, plus joueurs, plus persévérants ou plus disposés à travailler avec l’humain.

Un chien calme n’est donc pas forcément un chien éteint. Un chien extrêmement gentil n’est pas forcément soumis. Un chien facile à vivre n’est pas nécessairement un chien auquel on a retiré toute volonté.

Et inversement, un chien turbulent, très indépendant ou qui passe son temps à inventer des conneries n’est pas nécessairement plus heureux.

Il peut simplement avoir un autre tempérament.

Évidemment, le caractère d’un chien adulte n’est pas uniquement une affaire de génétique. Les grandes études sur la personnalité canine retrouvent des différences liées à la race, à l’âge, mais également à l’environnement et aux expériences du chien. La socialisation pendant les premiers mois de vie semble notamment avoir une importance considérable.

C’est quelque chose qui me paraît particulièrement intéressant lorsqu’on est éleveur.

On sélectionne des caractères, forcément. Personnellement, je veux des Irish Wolfhounds gentils, sociables, faciles à vivre, peu conflictuels et capables de vivre avec leurs congénères. Je ne considère absolument pas qu’avoir un chien compliqué soit une preuve de caractère. Au contraire, sur un chien de cette taille, je trouve qu’un bon tempérament est essentiel.

Mais sélectionner des reproducteurs avec certains caractères ne suffit évidemment pas. Ensuite, il faut élever les chiots.

Et je pense que notre façon de les élever joue forcément un rôle dans les adultes qu’ils deviennent.

Chez nous, nous avons fait un choix un peu particulier. Nous intervenons finalement assez peu dans l’organisation quotidienne de nos chiens. Pas parce que je pense que c’est la seule bonne façon de faire. C’est simplement celle que nous avons choisie.

Ils grandissent et vivent en meute.

Bien sûr qu’ils connaissent les contraintes de la vie avec les humains. Ils connaissent la laisse, les déplacements, les soins, les expositions pour ceux qui en font, les voitures, les vétérinaires et tout ce qui est nécessaire pour pouvoir vivre normalement avec eux.

Mais en dehors de ça, nous essayons de ne pas organiser chacune de leurs journées à leur place.

Et soyons honnêtes : ça fout parfois un bordel monstrueux.

Il y a des moments où nous en avons franchement ras-le-bol et où notre grande philosophie de l’autonomie canine nous paraît nettement moins formidable quand il faut ramasser ou réparer la dernière idée lumineuse de la troupe.

C’est le prix à payer et nous l’avons choisi.

Parce qu’en contrepartie, ce que j’aime observer, ce sont des chiens qui savent prendre des initiatives et qui ont une véritable vie sociale entre eux.

Un chiot qui grandit comme ça apprend énormément auprès des autres chiens. Il apprend que tous les adultes n’ont pas les mêmes limites. Il apprend à solliciter, à jouer, à insister parfois et à arrêter lorsque l’autre lui répond. Il observe énormément. Il teste. Il imite. Il découvre progressivement les règles sociales du groupe.

Ça ne veut évidemment pas dire qu’élever un chiot en meute suffit à produire un chien équilibré. Ce serait beaucoup trop simple. Un groupe mal constitué ou des interactions sociales mauvaises peuvent parfaitement avoir l’effet inverse.

Mais le milieu dans lequel grandit le chien fait partie de son histoire et cette histoire participe à construire son comportement.

C’est d’ailleurs ce qui est passionnant : deux chiens élevés au même endroit, avec les mêmes humains et les mêmes autres chiens ne deviennent malgré tout jamais exactement les mêmes.

Et lorsqu’on vit avec plusieurs chiens en permanence, on finit aussi par observer leur propre organisation.

Je sais que le mot « hiérarchie » est devenu presque tabou dans certains discours sur le chien, notamment parce qu’on a longtemps raconté beaucoup de choses très simplistes autour du fameux « mâle alpha ». Pourtant, abandonner cette vieille caricature ne signifie pas prétendre que les relations hiérarchiques n’existent pas.

Des études menées sur des groupes de chiens ont bien retrouvé des relations de dominance et des organisations sociales. Simplement, c’est beaucoup plus subtil que l’image d’un chef qui commanderait tout à tout le monde.

Et c’est exactement ce que nous observons chez nous.

Ils savent très bien qui ils sont les uns par rapport aux autres. Ils ont leurs affinités. Certains prennent davantage d’initiatives. Certains en suivent plus volontiers certains que d’autres. Ils ne jouent pas de la même façon avec tous les membres du groupe. Ils s’attendent, se cherchent, s’entraînent dans certaines activités et règlent entre eux une quantité incroyable de petites interactions dans lesquelles nous n’avons aucune raison d’intervenir.

Ils ont tout simplement une vie sociale qui ne dépend pas entièrement de nous.

C’est particulièrement visible pendant les promenades.

Nos chiens connaissent la laisse et sont capables de marcher attachés quand c’est nécessaire, mais l’essentiel de leurs grandes sorties ne se passe pas comme ça.

Nous choisissons des endroits où nous pouvons leur laisser énormément de liberté tout en limitant autant que possible les risques. Ils sont toujours équipés de GPS et de colliers lumineux, tout simplement parce que nous sommes physiquement incapables de les suivre.

Sur certaines sorties, ils peuvent cumuler des distances impressionnantes, parfois 30 ou 40 kilomètres.

Mais ce qui me frappe le plus n’est même pas la distance.

C’est qu’ils restent ensemble.

On pourrait penser qu’en lâchant plusieurs lévriers dans un espace immense, chacun va partir faire sa vie de son côté. Chez nous, ce n’est pratiquement jamais ce qui se passe.

Ils s’écartent, évidemment. L’un va sentir quelque chose, deux autres vont accélérer, un autre va prendre un peu de retard. Mais globalement, la meute se déplace ensemble. Ils se retrouvent et repartent ensemble.

Il n’y en a pratiquement jamais un qui décide de faire sa promenade complètement à part.

La seule vraie exception est notre Shiba, et encore, pour des raisons assez faciles à comprendre : avec ses petites pattes, il ne peut tout simplement pas suivre éternellement les Irish. Et il est extrêmement attaché à son maître. Quand il décroche du groupe et que nous partons rechercher les chiens, il a plutôt tendance à revenir au point où nous avons commencé la promenade et à nous y attendre tranquillement.

Chez les Irish, en revanche, cette cohésion est vraiment frappante.

Et c’est là que je trouve leur autonomie particulièrement intéressante. Parce qu’ils ne font pas vraiment notre promenade. Ils font la leur.

Nous choisissons l’endroit et nous essayons de garantir la sécurité. Pour le reste, ils choisissent énormément de choses : où aller, quoi sentir, ce qui mérite d’être exploré, quand courir, quand ralentir, quand rejoindre les autres.

Et malgré cette liberté, ils choisissent généralement de rester ensemble.

Ce n’est évidemment qu’une observation de notre propre groupe et je ne vais pas transformer sept chiens en étude scientifique. Mais je trouve intéressant de constater que donner davantage de liberté à un chien ne signifie pas forcément le voir partir seul au loin. Chez les nôtres, l’un des choix qu’ils font le plus souvent lorsqu’ils ont justement la possibilité de choisir, c’est de rester avec leur groupe.

Cette notion de choix est d’ailleurs devenue importante dans la recherche sur le bien-être animal. On parle notamment d’« agency », qu’on pourrait traduire imparfaitement par pouvoir d’agir : la possibilité pour un animal d’avoir une certaine influence sur ce qui lui arrive, d’explorer, de rechercher certaines expériences, d’en éviter d’autres, d’initier une activité ou une interaction.

Ça ne veut pas dire qu’un chien doit décider de tout pour être heureux. Nos chiens ne décident évidemment pas s’ils vont traverser une route, s’ils vont chez le vétérinaire ou s’ils ont envie de respecter les clôtures.

Mais entre contrôler absolument tout et ne poser aucune limite, il existe quand même une sacrée marge.

Chez nous, nous avons choisi de leur en laisser beaucoup.

Est-ce pour autant que lorsqu’ils font des conneries, c’est merveilleux parce qu’ils « expriment leur personnalité » ?

Non.

Franchement, non.

Et lorsque les conneries commencent à s’enchaîner à la maison, nous savons aussi nous regarder dans une glace.

Très souvent, nous savons exactement pourquoi. Une semaine pendant laquelle ils sont moins sortis, moins d’activité, moins de temps pour courir et explorer… et toute cette énergie et cette capacité d’initiative finissent par trouver une occupation de remplacement.

Malheureusement, leur conception d’une activité enrichissante et la nôtre ne coïncident pas toujours.

Donc non, faire des conneries n’est pas une preuve de bonheur. Certains comportements problématiques peuvent aussi apparaître avec de la frustration, du stress, de la peur ou de l’ennui.

Mais l’absence totale de conneries n’est pas davantage une preuve de bien-être.

Et c’est là que la question de l’obéissance devient intéressante.

Un chien qui obéit parfaitement n’est pas forcément heureux.

Il n’est pas forcément malheureux non plus.

Le fait qu’un chien exécute parfaitement ce qu’on lui demande nous renseigne surtout sur le fait qu’il a appris à le faire. Ça ne suffit pas pour connaître son état émotionnel.

Une étude publiée en 2020 sur 92 chiens de compagnie a par exemple comparé des chiens entraînés principalement avec des méthodes basées sur la récompense et des chiens exposés à davantage de méthodes aversives. Les chercheurs ne se sont pas contentés de regarder si les chiens obéissaient. Ils ont observé leurs comportements, leur posture, mesuré leur cortisol salivaire et utilisé également un test de biais cognitif.

Les chiens davantage exposés aux méthodes aversives présentaient plus de comportements associés au stress, davantage de tension corporelle et une augmentation plus importante du cortisol après l’entraînement. Le groupe le plus exposé présentait également un biais cognitif plus pessimiste.

Ça ne démontre absolument pas que l’obéissance rend un chien malheureux.

Ça montre simplement pourquoi il faut distinguer deux questions : est-ce que j’obtiens le comportement que je demande ? Et comment va le chien qui l’exécute ?

Ce ne sont pas forcément les mêmes choses.

Et pourtant, ce qui est assez amusant chez les nôtres, c’est qu’ils aiment aussi travailler avec nous.

Ils adorent notamment les sports de traction.

Là, ils acceptent parfaitement un cadre, des règles et un travail commun avec l’humain.

La poursuite fait apparaître encore autre chose. Une fois lancé, le chien doit justement utiliser une partie de son autonomie. Il poursuit, accélère, anticipe, adapte sa trajectoire et prend des décisions très rapidement. On ne peut pas piloter un lévrier à distance comme une voiture télécommandée.

Et finalement, ça correspond plutôt bien à la vieille formule utilisée pour décrire l’Irish Wolfhound : « Lambs at home, lions in the chase. »

Des agneaux à la maison, des lions à la poursuite.

Un même chien peut être extraordinairement doux et facile dans la vie quotidienne, passer une partie impressionnante de sa journée à dormir et, quelques minutes plus tard, montrer une motivation, une détermination et une intensité considérables lorsqu’on lui propose une activité qui lui correspond.

Son calme n’était pas une absence de personnalité.

Il n’avait simplement aucune raison d’exprimer cette partie de sa personnalité à ce moment-là.

Alors comment savoir si un chien est heureux ?

Certainement pas en comptant le nombre d’ordres auxquels il répond. Mais certainement pas non plus en comptant le nombre de conneries qu’il fait.

Il faut regarder le chien entier. Son tempérament habituel, sa curiosité, son envie d’explorer, ses interactions sociales, son jeu, son envie de travailler, ses préférences, sa façon de réagir à la nouveauté, sa capacité à retrouver son état normal après un stress et ce qu’il fait lorsqu’on lui donne réellement la possibilité de choisir.

Et surtout, il faut le comparer à lui-même.

Deux chiens parfaitement bien dans leurs pattes peuvent être radicalement différents.

L’un peut être une tornade.

L’autre peut être un Irish Wolfhound qui considère sincèrement que dormir quatre heures sur un canapé constitue une journée particulièrement bien remplie.

Chez nous, nous avons choisi de sélectionner des chiens gentils, sociables, faciles à vivre et capables de vivre ensemble. Et parallèlement, nous avons choisi de leur laisser énormément d’autonomie.

Parfois, ça nous complique franchement la vie.

Mais je ne vois aucune contradiction entre les deux.

Nous ne cherchons pas des chiens indépendants de l’humain. Nous cherchons plutôt des chiens capables de se débrouiller sans attendre en permanence que l’humain pense à leur place, tout en conservant l’envie de vivre et de travailler avec lui.

Et c’est peut-être finalement là que se trouve ce que nous recherchons vraiment dans leur caractère.

Pas un chien qui obéit parce qu’il n’ose plus rien proposer.

Pas davantage un chien incapable d’accepter la moindre contrainte sous prétexte qu’il faut respecter sa liberté.

Simplement un chien qui a gardé sa personnalité, ses préférences, ses initiatives et sa capacité à faire des choix, mais qui trouve malgré tout un intérêt à coopérer avec nous.

Parce qu’au fond, un chien facile n’est pas un chien sans caractère.

Et un chien autonome n’est pas forcément celui qui choisit de partir.

Parfois, quand on lui laisse réellement le choix, il choisit justement de rester avec les autres.

Et parfois même, il choisit de rester avec nous.


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